À Namur en Mai, Les Baudrières
transforment la confiance en poésie aérienne
À Namur en Mai, certains spectacles font rire. D’autres impressionnent par leurs performances. Et puis il y a ceux qui viennent toucher quelque chose de beaucoup plus profond.
Avec Les Baudrières, la compagnie L’Encordée a offert au public namurois un moment suspendu entre ciel, corps et émotions. Un spectacle aérien tout en lenteur, en écoute et en confiance, porté par trois femmes reliées par des cordes… mais surtout par un lien humain bouleversant.
Durant cette 30e édition du festival, Radio Solidarité a assisté à une création où l’acrobatie ne cherche jamais la démonstration spectaculaire gratuite. Ici, chaque geste raconte quelque chose. Chaque mouvement parle d’attention à l’autre. Chaque déséquilibre devient une métaphore de nos propres fragilités.
Sous un chapiteau à ciel ouvert, des corps qui apprennent à se faire confiance
Suspendues autour d’une immense structure aérienne, les trois artistes évoluent lentement, presque en apesanteur. Les cordes s’entrelacent. Les corps se croisent, se portent, se rattrapent. Et très vite, le public comprend qu’il ne regarde pas simplement un numéro de cirque contemporain.
Il regarde une relation humaine.
Thaïs, l’une des artistes de la compagnie, explique que le spectacle est né d’une envie simple mais essentielle :
« L’écoute, l’attention à l’autre et le faire ensemble. »
Une idée qui paraît presque évidente… mais qui devient aujourd’hui profondément rare.
Parce que dans Les Baudrières, tout repose sur cette capacité à écouter l’autre. À ressentir. À accepter d’avoir besoin de quelqu’un.
Et cela se voit jusque dans les moments les plus vertigineux du spectacle.
Les yeux fermés dans le vide
L’un des passages les plus marquants voit une artiste évoluer les yeux fermés, suspendue à plusieurs mètres du sol. Un moment qui provoque immédiatement une tension silencieuse dans le public.
Mais derrière cette image forte, la compagnie cherche surtout à raconter autre chose.
« Il faut s’abandonner et faire confiance à ce qui est là, à nos acquis personnels et aux gens autour pour pouvoir cheminer sereinement et joyeusement, même les yeux fermés. »
Et soudain, le spectacle dépasse complètement la simple performance physique.
Les cordes deviennent des liens humains.
Les baudriers deviennent des attaches émotionnelles.
Le vide devient la peur de tomber seul.
Dans un monde où tout pousse à l’individualisme, à la compétition et au contrôle permanent, Les Baudrières propose exactement l’inverse :
- ralentir ;
- écouter ;
- tendre la main ;
- accepter sa vulnérabilité ;
- avancer ensemble.
Une métaphore de la solidarité humaine
Durant l’interview accordée à Radio Solidarité, une question revient naturellement : ce spectacle serait-il une métaphore de la solidarité humaine ?
Thaïs sourit avant de répondre :
« J’adorerais qu’on puisse dire ça. »
Et difficile de ne pas y voir effectivement une image de notre société.
À plusieurs reprises, une artiste semble perdre l’équilibre avant qu’une autre ne vienne la soutenir. Une chute n’est jamais seulement individuelle : elle engage immédiatement le collectif.
Pour la compagnie, cette idée est fondamentale :
« On voudrait que ce soit une norme de ne pas laisser les gens tomber seuls. »
Une phrase simple. Mais terriblement puissante.
Surtout en 2026.
Un spectacle qui parle sans imposer
Ce qui frappe aussi dans Les Baudrières, c’est le peu de paroles utilisées. Quelques mots poétiques seulement. Le reste passe par les corps, les respirations, les silences et les mouvements.
La compagnie revendique ce choix :
« Le cirque, c’est notre langage du corps. »
Et ce langage laisse volontairement de l’espace au spectateur.
Certains y voient la confiance.
D’autres la solidarité.
D’autres encore leurs propres souvenirs, leurs blessures ou leurs relations humaines.
Thaïs explique d’ailleurs que beaucoup de personnes viennent les voir après le spectacle, parfois très émues :
« On sent que ça a touché quelque chose de spécifique en eux. »
C’est probablement là toute la force de cette création : elle ne donne pas de réponse. Elle ouvre des portes.
Le cirque comme résistance douce
Dans une époque bruyante, rapide et souvent violente, Les Baudrières choisit la douceur. Une douceur qui n’a rien de naïf.
Au contraire.
Le spectacle rappelle que prendre soin des autres demande du courage. Que faire confiance reste un risque. Et qu’écouter réellement quelqu’un est devenu un acte presque politique.
Même la compagnie évoque les difficultés du monde artistique actuel :
moins de financements, moins de risques pris par les programmateurs, davantage de pression pour créer des formes simples et consensuelles.
Et pourtant, malgré cela, Les Baudrières ose encore proposer du sensible, du lent, du fragile.
Quand Namur en Mai devient un espace d’humanité
Malgré une météo compliquée et plusieurs représentations perturbées par la pluie, la compagnie gardera un souvenir fort de cette première venue en Belgique.
Et le public aussi, sans doute.
Car dans ce chapiteau à ciel ouvert de Namur en Mai, Les Baudrières n’a pas seulement présenté un spectacle aérien.
La compagnie a rappelé quelque chose d’essentiel :
personne ne traverse le vide seul.
Et qu’au fond, la plus grande force humaine reste peut-être encore aujourd’hui la capacité de tendre la main avant la chute.
Laurent Frémal
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