Coupable d’être né
Quand l’existence d’un peuple devient un crime aux yeux du monde
Le poids d’un simple fait – naître
Naître. Ce geste universel, ce point de départ que nous partageons tous, est censé être un droit fondamental. Pourtant, dans certaines régions du monde, ce simple fait suffit à vous condamner. À la souffrance. À l’exclusion. À la disparition.
Naître avec une certaine religion, une couleur de peau, une langue, un territoire… et porter sur soi, dès les premiers instants, le fardeau d’une culpabilité héritée.
Aujourd’hui encore, au XXIe siècle, des êtres humains sont jugés coupables d’exister.
1. Ce que l’on appelle génocide aujourd’hui
Le mot génocide a été forgé pour nommer l’impensable : l’extermination planifiée d’un peuple. En 1948, les Nations Unies ont défini le génocide comme « tout acte commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ».
Mais si l’histoire retient la Shoah, le génocide arménien ou celui du Rwanda, beaucoup ignorent que ce crime se perpétue aujourd’hui, sous nos yeux, parfois en silence.
Les formes ont changé, mais l’intention demeure : effacer des peuples entiers de la surface du monde.
2. Des exemples criants… et ignorés
Ouïghours en Chine
Internés par millions dans des camps, soumis à la rééducation politique, à la stérilisation forcée, à la destruction de leur culture. Leur crime ? Être musulmans et Ouïghours, dans un pays qui nie leur droit à l’identité.
Rohingyas en Birmanie
Apatrides dans leur propre pays, chassés, violés, massacrés, leurs villages incendiés. Leur tort ? Être musulmans dans un État qui les considère comme des intrus.
Yazidis en Irak
Ciblés par Daech pour leur foi, réduits en esclavage, exécutés, dispersés. Une tentative claire d’effacer leur trace.
Palestiniens à Gaza
Prisonniers d’un blocus interminable, bombardés, affamés, privés d’eau, de soins, d’espoir. Leur faute ? Être nés Palestiniens sur une terre convoitée.
Peuples autochtones en Amazonie et ailleurs
Dépossédés, assassinés, oubliés. Leur existence gêne les intérêts économiques. Leur crime ? Être les gardiens d’une terre convoitée.
Et que dire de celles et ceux qui, dans certaines sociétés, sont tués pour ce qu’ils sont : femmes, homosexuels, opposants, enfants non désirés…
Les génocides modernes ne sont pas toujours bruyants. Certains avancent à pas feutrés, derrière les rideaux de la diplomatie.
3. Le silence complice du monde
Le plus effrayant dans les génocides modernes n’est peut-être pas uniquement la violence qui s’abat sur les populations ciblées. C’est aussi le silence assourdissant qui les entoure. Un silence politique, économique, médiatique. Un silence qui tue une deuxième fois.
Les grandes puissances, qui se veulent les gardiennes des droits humains, adoptent souvent une posture d’aveuglement volontaire. Pourquoi ? Parce que condamner ouvertement un génocide moderne, c’est prendre le risque de perdre un partenaire commercial, un marché stratégique, un allié dans une région instable.
Les intérêts économiques priment. Les États ferment les yeux sur les camps en Chine, sur les massacres en Birmanie, sur les bombardements à Gaza, sur les exterminations silencieuses en Afrique.
Et pendant ce temps, l’opinion publique se fatigue vite. Un scandale chasse l’autre. La souffrance devient un bruit de fond. Les plateformes numériques, saturées d’images, rendent l’horreur banale, presque abstraite.
Un génocide moderne ne porte plus toujours un uniforme ni un discours officiel. Il peut se déguiser en politique de sécurité, en développement économique, en guerre préventive. Il s’infiltre dans l’indifférence générale.
La complicité ne se limite pas aux gouvernements : elle atteint aussi les entreprises, qui profitent des ressources volées, exploitent les terres confisquées, ou ferment les yeux sur les conditions de production. Le consommateur, lui, n’est pas toujours informé… ou choisit parfois de ne pas l’être.
4. Derrière les chiffres, des visages
Un génocide, ce ne sont pas seulement des statistiques. Ce sont des mères qui enterrent leurs enfants, des villages rayés de la carte, des langues qui s’éteignent, des livres jamais écrits, des chansons jamais chantées.
Leila avait 12 ans. Elle rêvait de devenir professeure de danse. Elle est morte dans un camp en Syrie, de froid et de faim.
Tashi a vu son monastère tibétain brûler, les moines emmenés. Il vit aujourd’hui en exil, mais il n’a plus de patrie.
Omar, à Gaza, a vu son école bombardée trois fois. Il n’a que 8 ans. Il dit qu’il ne veut plus rêver, car les rêves font mal.
Et combien d’autres dont on ne connaîtra jamais les noms ? Des milliers, des millions d’histoires avortées.
Chaque visage effacé par un génocide est une perte irréparable pour l’humanité entière.
Le plus terrible, c’est que ces personnes ne sont pas mortes à cause de ce qu’elles ont fait. Elles ont été ciblées uniquement pour ce qu’elles sont. Coupables d’être nées.
Ce sont ces visages que nous devons garder en mémoire, au-delà des rapports d’ONG, des bulletins d’info, des tribunes.
Parce que tant qu’on ne les regarde pas en face, on n’a rien compris à l’horreur.
5. Et maintenant ? Que pouvons-nous faire ?
Il serait facile de baisser les bras, de dire que tout cela nous dépasse. Mais refuser l’impuissance, c’est déjà un acte de résistance.
Informer et sensibiliser.
Cela commence par s’éduquer, lire des sources fiables, écouter les témoignages. Sortir des narrations officielles pour aller vers les récits humains. Relayer ce qu’on apprend. Briser le silence, un partage à la fois.
Soutenir ceux qui résistent.
Des ONG travaillent dans des conditions extrêmes pour sauver, documenter, protéger. Amnesty International, Human Rights Watch, Médecins Sans Frontières, des journalistes indépendants, des exilés devenus lanceurs d’alerte. Ils ont besoin de relais, de fonds, de soutien moral et politique.
Interroger nos choix quotidiens.
Quels produits consommons-nous ? D’où viennent-ils ? Quelle entreprise exploite quelle population ? Nos actes d’achat ont un poids, et certains boycotts ont déjà fait plier des multinationales.
Interpeller les décideurs.
Envoyer un mail à son député. Signer une pétition. Participer à une manifestation. C’est peu, mais c’est mieux que le silence. Les politiques entendent les électeurs. Il faut juste faire plus de bruit que les lobbies.
Se positionner.
Dans nos cercles, sur les réseaux, dans notre métier, notre communauté : dire clairement qu’on ne tolère pas l’inhumanité. Ne pas laisser passer les discours de haine, d’indifférence ou de relativisme.
Et surtout, ne jamais oublier que les génocides modernes n’arrivent pas dans le vide. Ils prospèrent dans l’indifférence.
Changer le monde est peut-être une utopie. Mais refuser de le laisser sombrer est une responsabilité.
L’humanité ne se trie pas, elle se tient debout
Ce monde qui se dit moderne continue de condamner des femmes, des enfants, des peuples entiers, simplement pour être nés du « mauvais côté » — mauvaise religion, mauvais pays, mauvaise couleur de peau, mauvaise langue, mauvaise identité.
Mais ce ne sont pas eux les coupables. Ce sont ceux qui les abandonnent. Ceux qui détournent le regard. Ceux qui pactisent avec les bourreaux pour un contrat, un pipeline ou une alliance stratégique.
Aujourd’hui, les Ouïghours, les Rohingyas, les Tigréens, les Palestiniens, les peuples autochtones, les Yazidis… sont seuls. Mais ils ne devraient pas l’être.
Ce ne sont pas « leurs » morts. Ce sont nos morts. Ce ne sont pas « leurs » silences. Ce sont nos silences.
Face aux génocides modernes, nous ne pouvons plus dire : on ne savait pas. Nous savons. Et donc, nous devons.
Nous devons parler quand d’autres se taisent.
Nous devons tendre la main quand d’autres tournent le dos.
Nous devons nous battre pour que chaque vie, chaque culture, chaque peuple ait le droit d’exister, de transmettre, d’aimer et de rêver.
Car la solidarité n’est pas un slogan, c’est une responsabilité. Une exigence humaine.
À ceux qu’on veut effacer, nous disons :
Nous vous voyons. Nous vous croyons. Nous sommes avec vous.
Et à ceux qui participent ou se taisent, nous répondons :
L’humanité ne se trie pas. Elle se tient debout, ensemble.
Laurent Frémal
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