1er mai à Namur
“On ne lâchera rien” — immersion au cœur d’une résistance qui s’organise
Reportage Radio Solidarité — entre colère, dignité et détermination
Il y a quelque chose de particulier dans l’air, ce matin-là, à Namur.
Ce n’est pas seulement une date. Ce n’est pas seulement un rassemblement.
C’est une atmosphère.
Dans la salle, les drapeaux rouges accrochent le regard. Les discussions se croisent, se superposent. On se salue, on se retrouve, parfois on se reconnaît sans s’être jamais rencontrés. Il y a du bruit, oui, mais surtout une forme de gravité. Une tension calme.
Ici, personne ne parle de “fête du travail”.
On parle des travailleuses. Des travailleurs. De ce que cela signifie, aujourd’hui.
Une voix s’élève, et très vite, le ton est donné :
“Le travail, c’est une abstraction. Les travailleurs, ce sont des corps, des histoires, des réalités de vie.”
Dans la salle, les têtes acquiescent. Ce n’est pas une formule. C’est une réalité partagée.
Le micro circule. Les discours s’enchaînent, mais ils ne se répètent pas.
Ils s’additionnent.
Très vite, une idée s’impose, presque comme un rappel nécessaire :
“Le 1er mai ne sera jamais une fête récupérée… il ne sera ni bleu, ni édulcoré… il sera toujours rouge.”
Rouge comme les luttes passées.
Rouge comme celles qui continuent.
On ne parle pas ici de folklore. On parle d’histoire. Et cette histoire, quelqu’un la raconte, simplement.
Une jeune femme. Dix-huit ans.
Un combat pour la journée des huit heures.
“Marie Blondeau… tuée pour avoir revendiqué ses droits.”
Le silence s’installe, brièvement.
Pas un silence vide. Un silence qui pèse.
Puis la phrase tombe :
“C’est de cette résistance-là qu’est né le 1er mai.”
Et soudain, ce qui se passe ici prend une autre dimension.
On n’est plus seulement dans le présent. On est dans une continuité.
Un mot revient, régulièrement. Pas comme un slogan. Comme une nécessité.
Résister.
Il revient dans les discours, dans les phrases, dans les regards aussi.
“Résister, ce n’est pas un choix. C’est refuser l’inacceptable.”
Alors on insiste. On répète. On reformule.
Parce que, comme le dit un intervenant avec une image simple :
“Quand une maison brûle, on ne crie pas au feu une seule fois.”
Dans la salle, certains sourient. D’autres hochent la tête.
Tout le monde comprend.
Les discours deviennent plus directs. Plus concrets.
On parle de pensions. De services publics. De conditions de travail.
On parle de ce qui change, et surtout de ce qui se dégrade.
“L’austérité, ce n’est pas la météo. Ce n’est pas quelque chose qui tombe du ciel.”
Ce sont des décisions.
Des choix.
Et ces choix, ici, tout le monde en ressent les conséquences.
Une question est posée. Elle est simple, presque désarmante :
“Est-ce que ces gouvernements améliorent la vie des gens ?”
Personne ne répond à voix haute.
Mais la réponse est là, dans les regards.
On parle des jeunes qui enchaînent les contrats précaires.
Des femmes pénalisées par certaines réformes.
Des travailleurs qui doivent faire toujours plus, pour vivre moins bien.
“On en est à devoir choisir qui on aide…”
La phrase reste suspendue. Elle dérange. Elle marque.
En marge des discours, il y a les rencontres. Les échanges. Les interviews.
Monique Simon prend la parole, sans détour.
“Ça fait deux ans qu’on se bat… et ça continue.”
Il n’y a pas de dramatisation. Pas d’effet.
Juste un constat.
Elle parle des mobilisations passées. De celles à venir.
“On sera encore dans la rue.”
Et puis, elle insiste sur un point souvent oublié :
“Les demandeurs d’emploi sont aussi des travailleurs. On se bat pour eux aussi.”
C’est dit simplement. Mais c’est essentiel.
Un peu plus loin, on parle des services publics.
Pas comme d’un concept abstrait, mais comme d’un quotidien.
“Les services publics, c’est la richesse d’un pays.”
Et pourtant :
“On les affaiblit, on les vide de leur substance.”
Derrière ces phrases, il y a une crainte.
Celle d’une société qui bascule.
Une société où l’accès aux droits dépend des moyens.
Une société qui se fragmente.
Ce qui frappe, au fil de la journée, ce n’est pas seulement le contenu des discours.
C’est leur durée.
“Cela fait plus de 18 mois que nous nous mobilisons…”
Et malgré cela, personne ne parle d’essoufflement.
Au contraire.
“On ne lâchera rien.”
Ce n’est pas un cri. Ce n’est pas un slogan lancé à la volée.
C’est une conviction.
Un autre sujet s’invite, plus sombre.
“L’extrême droite se nourrit de la misère.”
Là encore, ce n’est pas théorique.
C’est une mise en garde.
Parce que ce qui se joue dépasse les seules réformes sociales.
C’est une question de société.
Puis, presque à la fin, une image apparaît.
Simple. Presque fragile.
“Nous sommes comme des coquelicots… même coupés, nous repousserons.”
Dans la salle, certains sourient.
D’autres prennent une photo.
Mais tout le monde retient la phrase.
Parce qu’elle dit quelque chose de profond.
La journée se termine comme elle a commencé : sans grand effet.
Sans mise en scène.
Mais avec une phrase qui reste.
“Ne jamais renoncer.”
Ce 1er mai à Namur n’était pas une fête au sens classique du terme.
C’était un moment de lucidité.
Un moment où les mots ont retrouvé leur poids.
Où les discours ont retrouvé leur ancrage.
Et où, surtout, une chose est apparue clairement :
la lutte continue.
Laurent Frémal
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